Moscou, été 2010. Température à l’ombre : 37,2°C ! Du jamais vu en Russie depuis les premiers relevés de températures (il y a 160 ans) selon les autorités du pays. Une situation extrême qui n’est pas sans rappeler l’été 2003 en France. Des dizaines de décès sont déjà déclarés, mais heureusement les chiffres sont encore loin de l’hécatombe hexagonale. Moins grave mais plus préoccupant pour notre filière, l’impact sur le développement des cultures russes. L’état d’urgence a été décrété dans une vingtaine de régions et l’on s’attend déjà à une récolte en dessous des prévisions de début d’année. Alors que les autorités officielles parlent de 80 Mt, certaines sociétés privées tablent plutôt sur 70 Mt. Quid du niveau réel de leurs réserves ? Le gouvernement russe a déjà décidé la mise en vente de 3 Mt de blé issu de ses stocks d’intervention pour soulager les éleveurs et imposer un plafonnement des prix de certains produits alimentaires. Pour enfoncer le clou, des rumeurs apparues en ce début de semaine ont fait état d’un éventuel arrêt des exportations de productions russes. Dans un tel contexte, sur un marché nerveux, le prix du blé mondial s’est de nouveau envolé. Le malheur des uns risque de faire le bonheur des autres. Cette année, ce sont les producteurs français qui pourraient le plus en profiter… au grand dam des transformateurs, qui doivent gérer la volatilité des prix....
Les utilisateurs transformateurs souhaiteraient avoir accès à la part détenue par les financiers
L’utilité du marché à terme dans la gestion du risque prix est reconnue de manière unanime. Néanmoins, des réticences existent au sein de la filière du commerce des grains, et ce même chez ses utilisateurs.
La question de la transparence Le groupe Nutrixo, qui reconnaît bien entendu l'intérêt de l'outil, y serait par exemple « peu présent au regard de ses achats, qui se portent à l'année à 1,5Mt de blé », comme l'indique Laurent Vittoz acheteur matière première du groupe. « Nous avons certaines craintes liées aux problème de lisibilité sur les intervenants, explique-t-il. Nous n'arrivons pas à juger leur poids sur les différentes positions ». La profession partage cette vision et souhaite connaître la part des opérateurs non agricoles sur le marché à terme, comme c’est le cas sur le CBoT. Des démarches ont été entreprises auprès des pouvoirs publics et de Nyse-Euronext. Un comité d’experts, auquel l’ANMF prend part, s’est réuni à ce sujet en novembre. Que cela changerait-il d'avoir accès à ces informations ? « Si, sur une échéance donnée, nous savions que 70 % des positions sont prises par des transformateurs, ce serait sécurisant car nous saurions qu'ils ne devraient pas se retirer violemment ou bien faire des aller-retour spéculatifs », explique l'acheteur de Nutrixo. «Nos craintes nous freinent. Pour l'instant, nous privilégions le physique ». Les opérateurs semblent avoir été entendus puisqu’Euronext travaille à un système de transparence pour une mise en place possible en 2010. Elle permettrait aussi, pour les transformateurs, de connaître le comportement de leurs concurrents. Quant à l’intervention et l’essor des marchés d'options, « la volatilité est une donnée que les financiers savent appréhender. Nous moins », commente Laurent Vittoz. « Les organismes bancaires et les fonds s'échangent cette volatilité. On est sur une autre planète ! » Sur ces marchés, les intervenants sont en effet surtout des financiers. Par ailleurs, « les normes réglementaires croissantes, inhérentes à l’activité de transmission d’ordres, ont rendu cette prestation quasiment réservée aux gros institutionnels du système bancaire », écartant les courtiers volontaires, déplore pour sa part Denis Georget, dont la société de courtage a été négociateur agréé sur les marchés à terme. Une injustice car ils « ont été inventés et développés par les professionnels du marché physique ».
Volatilité accentuée par le marché à terme Autres reproches à l’encontre du marché à terme : il a aidé à la globalisation et a accentué l'instabilité du physique. «Avec une production de 36-37Mt, du blé qui ne manque pas, le marché ne devrait pas réagir comme il l’a fait fin décembre-début janvier », regrette Laurent Vittoz. Cette fermeté serait liée aux opérations des fonds spéculatifs. C’est tout le paradoxe, selon Didier Marteau, économiste français spécialisé sur ces marchés : « Les produits dérivés existent pour couvrir les risques de volatilité, qui est elle même accentuée par l’existence d’un marché à terme sur lequel peuvent intervenir des intervenants externes, nécessaires à son bon fonctionnement ». Certes la financiarisation est moins marquée sur Euronext que sur Chicago, mais, affirme-t-il, « le lien entre le CBoT et le marché à terme européen est direct ! » Le courtier Denis Georget reconnaît quant à lui l’influence du marché à terme sur le physique : « Il suffit de constater que les gros intervenants ne prennent aucune décision hors des heures de cotations. C’est aussi un repère observé par les opérateurs de la filière. » Mais il tempère : « les réalités du physique conservent leur influence de manière sous-jacente, de sorte que le prix moyen de campagne sur le physique ne serait pas très différent de celui observé sur Euronext ».